Si vous êtes lecteur du Monde, vous connaissez probablement toutes et tous le blog Passeur de sciences, animé par l’excellent Pierre Barthélémy. On y lit des chroniques passionnantes sur ce qui fait la petite et la grande actualité de la science.
En décembre dernier, à l’issue d’une conférence qu’il donnait à l’ESPGG, j’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec lui. Nous avons parlé de bon nombre de sujets liés au journalisme scientifique et plus spécialement de la faible place occupée par les sujets de science dans les médias.
Comment en effet expliquer que, d’un côté, le grand public semble s’intéresser de plus en plus aux questions scientifiques mais que, de l’autre, la science demeure le parent pauvre de la presse ? Comment expliquer que l’on parle de « société de la connaissance » sans cesse mais qui si peu de sujets de science soient traités chaque jour dans nos journaux ?
La réponse de Pierre Barthélémy est intéressante et assez directe :
En résumé, que nous dit Pierre Barthélémy ?
Premier point, la relative minoration des sujets scientifiques dans la presse est loin d’être une réalité partagée avec les autres pays occidentaux. La presse française ferait même plutôt figure de mauvaise élève à cet égard. Dans les pays anglo-saxons, à commencer par les Etats-Unis, l’offre médiatique en matière de science est extrêmement riche. Il en va de même en Angleterre, où le Guardian, pour ne citer que lui, sorte d’alter ego anglais du Monde, fait bien mieux que son confrère français. Son approche éditoriale de la science est très différente, voire opposée. Un exemple ? Sur le Monde.fr, il n’existe qu’un seul blog de science - Passeur de science - alors que, sur le site du Guardian, une plate-forme entière de blogs a été créée !
Second point, Pierre Barthélémy souligne que l’une des causes de ce désamour pour la science est que les élites médiatiques et politiques sont toutes formées au même moule de certaines grandes écoles, qui ne sont pas spécialement réputées pour développer le goût des sciences. On comprend mieux alors que les élites issues de ces écoles se désintéressent assez franchement des sujets scientifiques une fois devenues rédacteurs en chef ou directeurs de la publication.
Résultat : en France, l’offre d’information scientifique proposée par la presse écrite est inférieure à la demande des lecteurs. A l’instar du Nouvel Observateur ou, jusqu’à il y a peu, de Libération, les journaux ont même tendance à sacrifier purement et simplement leurs pages « science » sur l’autel de la crise de la presse, ou bien à se priver des services de journalistes scientifiques, comme à l’Express.
Ces choix ont des conséquences directes sur la hiérarchisation de l’information : si l’on excepte certaines découvertes majeures, la science fait rarement la « une » ! « Lorsque l’on a découvert la première exoplanète en 1995, Le Monde s’est contenté d’un appel de « une ». Certes, cette découverte ne répondait sans doute pas à la question de savoir si nous étions seuls ou non dans l’univers. Mais, en révélant que d’autres planètes existaient, elle était le début de la réponse à une question que l’Humanité se pose depuis au moins 2000 ans ! »
Devoir d’information
Le point de vue de Pierre Barthélémy n’est pas celui d’un journaliste amateur de science frustré de ne pas voir son journal parler davantage de sujets qui le passionnent. L’enjeu est bien supérieur et concerne le devoir d’information et le rôle des médias. « Il me paraît essentiel d’ouvrir les yeux des citoyens sur l’apport de la science à la société. C’est cela qui est en cause. On ne peut pas comprendre le monde dans lequel nous vivons, marqué par des grands enjeux environnementaux et technologiques, si l’on ne comprend pas comment la science fonctionne et quels sont ses résultats aujourd’hui. C’est se couper d’une partie de l’explication du monde actuel. »
La semaine prochaine, c’est Mathieu Vidard, animateur de l’émission la Tête au Carré sur France Inter, qui répondra à mes questions sur la présence de la science dans les médias, plus spécialement à la radio.
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J’irais dans le même sens avec quelques préjugés en vrac …
J’ai l’impression confuse qu’il y a en France le sentiment que les sciences ne sont pas éclairantes en société ou philosophie en général, qu’elles ne forment pas un objet de culture à part entière, et comme le dit très bien Pierre Barthélémy, qu’elles concernent avant tout des choses « techniques » qui laissent un mauvais souvenir d’école et sont peu « valorisantes ».
Il est vrai que les premiers cours de physique que j’ai reçus au collège ne m’ont pas du tout marqués. Je n’ai pas le souvenir que l’on nous ait expliqué d’où viennent les sciences, que l’on nous ai donné quelques éléments historiques, bref que l’on ait vraiment eu envie de nous introduire à la chose. J’en ai un souvenir d’une platitude totale.
Merci pour votre commentaire Jérôme. Je pense que cette expérience varie beaucoup d’une personne à l’autre. Pour ma part, je garde de bons souvenirs de mes cours de physique – même si je n’étais pas bon élève, tant s’en faut… :-) En tous cas, je vous rejoins sur le fait que la manière dont sont enseignées les sciences à l’école joue ensuite un rôle majeur dans la constitution d’une offre et d’une demande de sciences dans la presse.
Le révélateur du rejet de la science était aussi la campagne de presse contre le programme spatial de Cheminade pendant la présidentielle…
Mais 3 mois après, le départ d’Armstrong puis l’amarsissage de Curiosity faisaient les Unes!
Schizo?
Une remarque sur les USA: il y a déclin là-bas. Une statistique vient tout juste de paraître, qui dit que les quotidiens sont passés de 95 pages ou sections Science à 19, entre la fin des années 1980 et aujourd’hui. On a parfois l’impression qu’il y a beaucoup de science dans leurs médias, parce qu’ils sont 300 millions d’habitants, et parce qu’on entend souvent parler du New York Times.
Ceci dit, c’est vrai qu’il y a un problème du côté français.
Merci beaucoup pour ce complément d’info, Pascal. Je ne connaissais pas cette étude. Avez-vous une référence, un lien à nous donner qui y renverrait ? D’avance, merci ! :-)
Il s’agit d’une mise à jour d’une statistique de cette étude de 2006
http://shorensteincenter.org/wp-content/uploads/2012/03/2006_04_russell.pdf
par la CJR http://www.cjr.org/currents/hard_numbers_jf2013.php
Très intéressant. Merci à vous !
« les élites médiatiques et politiques sont toutes formées au même moule de certaines grandes écoles » N’ayons pas peur de les nommer, ces écoles : la plupart des rédac checfs et de l’oligarchie des commentateurs médiatiques sortent de sciences po, une école où l’on apprend que la souplesse de l’échine est plus importante que la recherche de la vérité. Ne nous étonnons donc pas si la science, basée sur la recherche de vérité, ne leur importe guère !
Dans la presse comme ailleurs, la France est de plus en plus monocolore au sommet depuis 40 ans et c’est triste !
Comment illustrer mieux ce commentaire que de souligner que la candidate retenue ces jours derniers pour diriger Le Monde, Natalie Nougayrède, sort de… Sciences Po ?
CQFD.